La médiation artistique sauvera t- elle le monde?

La médiation artistique sauvera le monde !

IV Redevenir artiste de sa vie

Je pars du constat suivant : On peut toujours essayer de se changer radicalement ou même le monde, mais c’est sans compter sur les résistances au changement de part et d’autre : on ne touche qu’avec prudence à ce qui s’est installé depuis si longtemps, dans le consensus du système.
Il faut donc pour s’y attaquer emprunter des chemins de traverse, user de ce que j’appelle dans mes livres une stratégie du détour qui propose des champs apparemment anodins qui permettent de modifier sa façon d’être au monde. Cette stratégie (dite ailleurs stratégie de l’ellipse) est une voie royale car elle n’a pas l’air de remettre en cause notre aliénation coutumière qui bien que douloureuse évite par sa conformité et son abrutissement les angoisses qu’elle colmate quelque peu. Je fais l’hypothèse que découvrir et faire découvrir que l’on est capable d’œuvrer dans le champ symbolique est une façon détournée de recommencer à avoir une autre attitude plus active dans son existence. Alors j’agis petitement, en fourmi laborieuse, impuissant devant les enjeux sociétaux qui me semblent inaccessibles (mais mon découragement rentre-t-il dans les programmes qui me désapproprient de moi ?)
Mon expérience de thérapeute et mes compétences s’adressent à la personne et méconnaissent les remèdes plus globaux. Agir sur le macrocosme dans l’espoir du lendemain du grand soir a trop montré que ce lendemain tendait à reproduire du même. Contentons-nous pour l’instant de petites révolutions individuelles ou à l’échelle de petits groupes, en attendant des bouleversements plus généraux que certains prédisent.
Comment réintroduire du dynamisme et retrouver l’accès au symbolique ? La réponse est dans l’acte de symbolisation plus que dans la volonté de symboliser –qui reproduit les messages de distraction en croyant les inventer- Plutôt qu’une subordination à des messages de séduction qui influencent pensées et comportements, et jouent le rôle de destinateurs négatifs externes (tiers actants transcendants négatifs), la stratégie des chemins de traverse accompagne la performance des personnes devenant sujets de leur symbolisation singulière. Cela est d’ailleurs plus important que de s’en rendre compte car s’apercevoir qu’on devient sujet peut être terrifiant pour certains accoutumés à ne pas être créateurs, et le risque encouru pour qui commence à créer et non à recopier est considérable.
Il urge pour l’instant non pas de changer le monde qui n’attend que nos petites tentatives pour ressortir renforcé de notre prévisible échec. Non, il s’agit de modifier nos postures, en particulier dans cette fonction vitale du rapport à la création qui permet en outre de se confronter sans risque avec les multiples de nous-mêmes. Relativisation de soi-même comme une entité unique et définitive.

Ainsi, être sujet de sa propre symbolisation, ce peut être le goût pour la philo qui revient fortement à l’ordre du jour. J’ai l’expérience de plusieurs années d’animateur de cafés de philo : j’essayais à partir de la question posée d’aider à sa problématisation en reformulant du mieux que je pouvais chaque intervention avant de passer la parole à la suivante. Hélas ! Beaucoup ne posaient de « ? » que pour y injecter leurs « ! » Les questions posées se révélaient pleines d’affirmations implicites. Comment rétablir l’espace des points de suspension ?
Mais ce que je vais évidemment développer maintenant est la symbolisation artistique. Je peux témoigner que les interventions d’artistes en milieu problématique se multiplient. C’est ce que je connais le mieux bien sûr soit en direct : j’ai par exemple travaillé récemment avec des adolescents sélectionnés pour leur violence dans une banlieue du Nord de Paris, soit de façon médiatisée  : puisque j’assure la formation d’artistes pour qu’ils accompagnent les gens dans un voyage en symbolique dont ils soient les acteurs. Et j’ai toute ma vie œuvré dans cet accompagnement.
C’est parce qu’on s’adresse à ceux qu’ont quitté tout désir que ce projet d’individuation par subjectivation prend tout son sens.
L’accompagnement d’autrui mis en situation de créateur restaure cette possibilité de rétablir l’ordre de nos désirs.
Il s’agit donc du vivant. Beaucoup de soi-disant vivants ne sont pas vivants. Les crises de la vie, qui sont des motivations à thérapie, comme les crises de civilisation, qui sont des motivations à des redéfinitions vives, permettent parfois, au-delà de l’annihilation, la destruction ou la paralysie qu’elles font courir comme risques, de créer du vivant, ce participe présent qui participe d’une présence recouvrée.

Ce mouvement de réappropriation que les artistes suscitent chez les personnes en difficulté auprès de qui ils interviennent est un acte politique. L’accès à la symbolisation artistique est créateur de sens dans un monde insensé.
Il s’agit de faire œuvre dans le “mine de rien”, ce qui n’effraie pas les résistances au changement. Le tout aboutit à une construction créative inédite qui va habiter la personne et dans laquelle elle va habiter avec une plus grande liberté. J’ai défini ce projet comme une symbolisation accompagnée, création imaginaire d’une production renvoyant implicitement ou explicitement à la personne sous forme d’une construction discursive créatrice de sens.

Symboliser, c’est d’abord jouer avec ses multiples

Je est un autre, disait l’adolescent génial et chacun d’entre nous nuit après nuit nous recevons l’enseignement de nos rêves que nous ne prenons souvent en compte que pour mieux les désosser, les dépiauter, les conscientiser, les rationaliser selon ce qu’on a appelé significativement la “science” des rêves. Or, les rêves me disent, me font expérimenter ma multiplicité. Ce que je prends le jour pour mon identité comme si elle était unique n’est qu’une unicité à travers tous mes doubles. Je suis aussi la différence de moi, je suis mon propre semblable, la déclinaison de mes fluidités changeantes, tous les personnages de mes scènes intérieures, la co-présence de mes instances contradictoires, un rééquilibrage précaire que je dois inventer sans cesse. Ce “je” que j’énonce est un “je” dans sa singularité et dans cette perception de ma continuité qu’on appelle “ipséité”. Mon tout est unique mais non définitif.
Le premier effet de cette approche est de se rencontrer soi-même multiple, de se révéler à soi-même multiple, de s’expérimenter multiple et différent, ce qui peut-être tempèrera nos rejets violents du différent de l’autre réduit à n’être que cette différence, jusqu’au crime dont l’expulsion hors frontière, les exclusions ou les discriminations (fussent-elles positives) et les revendications communautaristes sont les euphémismes. Prendre contact, y compris sans s’en rendre trop compte, avec les autres de soi est un traitement de la dictature du tout illusoire dans la quête frelatée de réassurance à tout prix devant des peurs suscitées artificiellement qui finissent par se justifier à force de les invoquer.
La confrontation y compris ludique à ses divers possibles est facteur de constitution d’un holisme qui s’était noyé dans l’unidimensionnalité. Cela ne forme pas un tout mais un ensemble constitué d’éléments eux-mêmes en évolution.
L’art, activité apparemment gratuite, permet de vivre ce qui d’abord ne semble qu’un jeu, mais le jeu au sens physique est ce qui conditionne le mouvement. Mieux : On peut même se permettre -puisque ce n’est qu’un jeu- des audaces, des envers de soi dans des personnages monstrueux dont il n’est pas question de dire qu’ils sont nous, sinon qu’ils sont de nous et qu’il ne prouvent que nos capacités inventives !
Baudelaire dit du poète : Le poète jouit de cet incomparable privilège qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui. Je me reconstruis ainsi cahin-caha dans ma multiplicité singulière, dans un ensemble mouvant qui est moi-même dans la tentative toujours renouvelée d’atteindre par moments la cohésion de ma diversité. Admettre qu’il y a des “autres de moi”, rencontrer ses propres altérités intimes est la condition même de mes capacités d’ouverture aux “autres que moi”, ce qui constitue une prévention aux agressions qui tentent d’abraser toute différence interhumaine en supprimant qui ne nous ressemble pas par le faciès ou la religion. Le rejet de la différence de l’autre est un refus des différences en soi.
La symbolisation accompagnée n’est pas que multiplicité des énoncés ; elle est autogenèse en marche de la personne grâce à une multiplication mouvante des énonciateurs en elle, mouvement dont il est souhaité qu’une fois (re)déclenché il n’ait pas de fin. Il y a celui qui souffre, celui qui crée et se recrée, celui qui regarde les deux autres faire, celui que la production figure, etc.
L’ipséité, cette continuité identitaire de l’existant humain en tant qu’existence concrète n’est qu’interaction d’altérités, il s’agit moins de la savoir que de l’expérimenter et d’accéder à l’ipséité qui - je paraphrase ici Ricoeur - contient l’altérité (les altérités de soi). Le vécu qu’elle permet peut parfois mener à la perception puis éventuellement à la conscience dont je prétend qu’elle n’est pas indispensable.

La symbolisation accompagnée, peut nous faire réadvenir comme Sujet d’abord d’une production symbolique pour mieux l’être de notre propre vie, elle nous fait rencontrer dans un cadre protégé les autres de nous-mêmes et le jeu avec eux est conjuration de leur irruption trop brutale dans le réel, elle nous permet d’explorer sans peur nos mondes imaginaires, nous pouvons expérimenter sans risque l’étendue de nos multiples, redoutés, horrifiques ou rêvés. Nous sommes à nous-mêmes nos propres thérapeutes, ni dépendant des manipulations des marchands ni tentés de compenser les interdits d’être Sujets de nos actes par des passages à l’acte, petites décharges éphémères elles-mêmes prévues par un système qui programme ses propres bavures.
Symboliser est se révéler unique dans la combinatoire de ses multiples singuliers, c’est aussi reconnaître l’autre dans son altérité, ni totalement différent ni identique dans une fonction commune qui nous abrase, mais notre semblable. Le semblable et l’autre entrent enfin en dialectique sans confusion ni rejet : “Il faut que l’autre soit mon semblable pour que je reconnaisse en lui l’autre” comme l’écrit Bernard Noël.
C’est ainsi que peut-être le siècle commençant arrivera à concilier les unicités de nos hybridations diverses.

Bref jouer ses projections dans la joie de l’explorateur/auteur du récit de voyage dans le même mouvement car il s’agit après s’y être confronté de se les réincorporer à travers l’impression qu’on en tire, dans un aller retour (ou une coexistence) entre expression et impression, toutes deux tendant vers la création. On peut ici faire l’hypothèse que cette réincorporation centripète après ce voyage centrifuge ne réintègre pas du même. Je n’oserai faire la comparaison avec la dialyse du sang qui revient purifié après le passage dans la machine, encore que parfois la figuration de soi en thérapie (quels qu’en soient ses supports) tourne à l’épure de soi-même.

Le voyage en symbolique est un immanentisme.

Ma présence à l’autre permet sa présence à moi et à lui-même afin de créer de l’être en train d’être. Ma rencontre vive avec autrui le révèle à la fois comme alter et comme ego.
L’autre n’est pas Objet de ma connaissance, il est Sujet de notre co-naissance
Le XX° siècle occidental a cru découvrir “scientifiquement” les faces obscures de l’être humain, mais c’était pour mieux croire qu’on peut les analyser en pleine lumière et les manipuler dans l’ombre, il a rejeté les dogmes religieux pour mieux les remplacer par la tyrannie du profit tout aussi ethnocide bien que généralement plus insidieux, il a exploré la complexité des désirs pour mieux les asservir en besoins fallacieux.

Jean-Pierre Klein président de la FITRAM (Fédération Internationale de Thérapie et Relation d’Aide par la Médiation)

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